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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 15:23

leodagan.jpgSecrétaire : Monsieur Valoche ?

Moi : Oui… ?

Secrétaire : Votre… papa vient d’appeler le standard en tentant de vous joindre. J'ai redirigé son appel vers votre poste.

Moi : Enfer ! On s’était pourtant mis d’accord ! Vous n’avez pas utilisé la technique de refoulement parental ?

Secrétaire : Si, mais il a répondu, et je cite, qu’aussi [insérer ici ma profession] que vous puissiez être il n’hésiterait pas traverser la ville et à vous bastonner le [bip] façon salafiste si vous ne preniez pas immédiatement votre [bip] de bigophone pour lui répondre.

 

Soupir.

 

Grand désarroi a frappé à ma porte alors que me trouvais en sécurité dans mon bureau. Ma chère et tendre étant hors de la ville pour raisons professionnelles – ou chez son amant selon mes collègues – j’ai été contraint de solliciter mon « adorable petit papa », actuellement en séjour chez nous, pour récupérer Raoul à l’école.

 

Erreur. Fiasco en vue. Je me retrouve contraint de quitter mon office séance tenante pour rejoindre l’école. Et pour cause, le Conseil de Sécu-Récré créé par la célèbre classe de CM2 a encore frappé.

 

Alors que j’entre dans la salle de classe désertée par ses élèves je constate que mon rejeton, mon paternel et la maîtresse m’attendent au bureau de cette dernière. Je salue et demande ce qui s’est passé. En guise de réponse la maîtresse me toise du regard comme si j’avais appris à mon fils les paroles d’une chanson de Doc Gyneco.

 

Ce n’est arrivé qu’une fois et ce n’était pas moi mais son oncle Christophe qui lui a appris. Cette anecdote sera évoquée à une autre occasion.

 

Pierre Valoche (qui, plus jeune, était surnommé « Pierre V. »… « Piervé »… « Hervé »…) : Figure-toi que ton génie de fils vient encore de produire un miracle. A ce stade on devrait l’expédier directement à Lourdes pour raviver la foi.

 

La maîtresse soupire, farfouille sous son bureau et me tend un casque bleu onusien particulièrement familier. « Oooh, mon casque ! », dis-je d’une voix mature et virile. La maîtresse ne me laisse pas l’opportunité de m’extasier outre mesure, se racle la gorge pour m’inciter à prendre place et me déroule un récit tout à fait opportun pour évoquer les Casques bleus.

 

Le Conseil de Sécurité (de l’école primaire) s’était à nouveau réuni après avoir appris que l’école maternelle attenante était vérolée par une guerre civile opposant la Grande Section (GS) Bleue à la Grande Section (GS) Orange. Une gamine appelée Ushuaïa Poulartier avait manifestement…

 

Pierre : Attendez… la petite s’appelle Ushuaïa ?

Maîtresse : Oui.

Pierre : Quels hippies de parents appellent leur gamine Ushuaïa ? Elle n’aurait pas une sœur prénommée Thalassa par hasard ?

Maîtresse : Monsieur…

Pierre : Non mais je dis ça, je dis rien. Quitte à pousser la déconnade jusqu’au bout j’espère qu’ils appelleront leurs jumeaux « Histoire » et « Naturelle »… si jamais ils en ont un jour. En même temps l’amour tantrique c’est pas ce qu’il y a de plus efficace pour avoir des marmots alors si en plus ils leurs filent des prénoms de blaireaux…

 

Si j’avais un peu de fierté elle s’est évanouie à ce moment. Bref… Apparemment Melissa Vaquet (CE1B), dont la sœur est encore en maternelle, avait confié au Grand Robert que les GS se querellaient à toutes les récrés depuis qu’Ushuaïa Poulartier avait infligé un « Tu veux des dragibus ? Bah t’en auras pas » à plusieurs élèves de la GS Orange.

 

[Digression]

J’interromps ce récit le temps de rappeler au lecteur oublieux la teneur de ce méfait. Le jeu de « T’en veux ? Bah t’en auras pas ! » est une attitude sournoise consistant pour l’enfant disposant d’un goûter succulent (« l’Enfant sournois ») à solliciter un comparse ne demandant rien à personne et lui proposer innocemment un peu de ce goûter (« T’en veux ? »). Le comparse répondant le plus souvent avec enthousiasme (« Oh oui ! »), l’Enfant sournois réplique de façon cinglante avec un « Bah t’en auras pas-a-a-a-a », idéalement assorti d’un « Nananère » narquois pour achever l’interlocuteur. Fin de la parenthèse.

[/Digression]

 

Ushuaïa ayant tourné en ridicule plusieurs des élèves de GS Orange, l’un d’eux avait fini par prendre la mouche et lui plonger la tête dans le bac à sable en criant qu’elle était « sputide », insulte suprême – et dyslexique – de la cour de récré maternelle. Le résultat ne se fit pas attendre, sous la forme de représailles armées à l’aide de vers de terre, de branches et de morceaux de pâte à sel lancés sciemment dans les cheveux des GS Orange par les camarades de GS Bleue. La démarche prit une tournure quotidienne et ce fut l’escalade de la violence lorsque Danny Trentisette, leader naturel de la GS Bleue – et copain d’Ushuaïa cette semaine là – suggéra à ses camarades d’instaurer un règne de la terreur digne de la Camorra : goûters volés ou jetés dans le bac à sable, cheveux tirés, pantalons baissés en public, dessins sabotés, gommettes collées de façon anarchique sur les chaussures, toussa toussa.

 

Le Conseil de Sécurité de la Primaire, en mal d’activité après l’obsolescence du phénomène Skylanders et ne tardant pas à constater une situation de menace à la paix et la sécurité internationales (beaucoup de petits frères et de petites sœurs en maternelle), décida de se réunir afin d’étudier la situation et d’envisager les mesures à adopter. Me basant sur les détails fournis plus tard par Raoul je suis à peu près en mesure de vous restituer la situation.

 

Ligue arabe

 

Raoul : Le Grand Robert a dit que Melissa Vaquet a dit que sa petite sœur se fait humilier tous les jours parce qu’elle est en GS Orange. Pas vrai Grand Robert ?

 

Robert Granbaudert, que tout le monde surnommait "le Grand Robert" en raison de sa sagesse, de sa grande taille et de sa capacité à placer des locutions latines incompréhensibles dans ses phrases, confirma qu’une folie furieuse s’était emparée des élèves de maternelle (« O miseri, quae tanta insania, ciues ? »), qu’ils luttaient quotidiennement dans un contexte qu’il n’était absolument pas en mesure d’expliquer (« Causa latet, vis est notissima ») et qu’il convenait d’intervenir au plus vite, quitte à appliquer la doctrine du « Vim vi repellere omnia jura legesque permittunt ». Raoul haussa les épaules et affirma qu’il fallait envoyer des experts Miami en maternelle.

 

Les membres non permanents du Conseil de Sécurité haussèrent les épaules pour manifester leur désintérêt quant à cette situation tandis que George affirmait qu’en tout état de cause il gagnait plus de billes que Raoul chaque semaine et que c’était donc à lui de mener les débats, influence oblige. Puis il demanda « c’est quoi d’abord des Casques bleus ? », ce à quoi Boris répondit qu’il s’agissait selon lui de l’armée ultime des Nations Unies réunissant les guerriers les plus puissants de chaque pays, un peu comme les Avengers, les Anges de la Télé-Réalité ou la Dream Team en NBA, tout ça histoire d’aller botter le derrière aux deux camps en même temps. Les membres du Conseil de Sécurité s’extasièrent soudain face à cette perspective et commencèrent à suggérer les noms des brutes de chaque classe, y compris celui de Seydou Diarrawa, seul élève de l’école à avoir réussi à convaincre sa mère de lui offrir le jeu vidéo « GTA : Hit, Run, Kill », ce qui le rendait apte à brimer des élèves de maternelle.

 

Raoul les traita tous de débiles profonds et leur expliqua, avec une certaine justesse, que les Casques bleus n’étaient pas là pour casser du maternelle. On allait plutôt faire comme en Afrique, où se déroulait l’essentiel des opérations des vrais Casques bleus, afin de protéger les civils, consolider ou rétablir la paix, assurer la sécurité ou contribuer à la reconstruction du territoire. D’ailleurs il ne s’agissait pas de créer une armée de l’ONU mais plutôt de demander à chaque Etat de mettre à disposition de l’ONU des militaires, des policiers ou des civils pour les réunir sous un même étendard et…

 

Raoul ne put finir, interrompu par Elise qui affirmait ne pas comprendre les mots par lui utilisés. Il résuma son discours en expliquant qu’il fallait simplement donner carte blanche à des Casques bleus et établir ainsi une opération de maintien de la paix : la 17ème de l’Histoire, la plus classe de la classe de CM2. Georges tiqua sur l’expression « carte blanche » et demanda si c’était la même chose que lorsque sa maman réclamait carte blanche à son papa et qu’il lui donnait sa carte bleue d’un air suicidaire. Le Grand Robert répondit que oui, « grosso modo », mais qu’on n’avait sans doute pas un budget aussi conséquent que celui des vraies opérations de maintien de la paix (6-7 milliards d’euros) ou que celui du père de Georges. Il faudrait faire avec les moyens du bord, « Absque argento omnia vana ». Il suggéra de faire appel à une fille d’origine indienne qui était en CM1 et de lui demander de contribuer aux Casques bleus car, selon un rapport qu’il avait lu sur internet, l’Inde était l’un des plus grands contributeurs de troupes. Linda bouda un peu car elle faisait la tête à cette fille depuis trois jours (une sombre histoire de délation à la maîtresse) mais promit qu’elle n’entraverait pas l’initiative du Conseil de Sécurité à condition qu’on opte plutôt pour des casques roses. Sa motion fut rejetée.

 

Ce contexte étant posé, revenons-en à la situation actuelle.

 

Maîtresse : Votre fils a réussi à convaincre ses camarades de désigner cinq autres camarades de classe et de les affubler de bandanas bleus volés dans les vestiaires du gymnase.

Moi : Cinq camarades ??

Pierre : Ah bah forcément, cinq ahuris valaient mieux qu’un seul. Quoique dans l’absolu…

Maîtresse : Les cinq camarades dirigés à distance grâce à des talkies walkies Mattel ont utilisé un trou dans la grille qui sépare les deux écoles, s’introduisant ainsi dans la cour de la maternelle durant la récréation. Les élèves de maternelle ne l’ont pas entendu de cette oreille et un petit nommé Danny Trentisette a commencé à frapper l’un des « Casques bleus » avec une balle en mousse. A partir de là les choses ont mal tourné.

 

Je regarde Raoul avec de gros yeux.

 

Maîtresse : Raoul m’a raconté que ses camarades « Casques bleus » ont été agressés par une dizaine de petits et ont appelé à l’aide. Il les a alors rejoints à l’école maternelle. Là-bas, mes collègues me racontent qu’au moment où elles sont intervenues votre fils utilisait le casque bleu comme projectile contre les autres enfants en hurlant « Carapace bleue ! Carapace bleue ! ».

Pierre : Mais qu’il est taré ce petit…

Maîtresse : De nombreux enfants ont été malmenés dans cette affaire. La moitié de ma classe est punie mais Raoul est clairement le chef de file.

 

Je réponds à la maîtresse que je suis extrêmement confus, que le casque bleu est un souvenir de boulot que Raoul m’a visiblement piqué pour l’amener à l’école et qu’il subira une digne punition. Ce dernier se met à protester en affirmant que c’est moi qui lui ai parlé de Casques bleus et de maintien de la paix.

 

Vandale ! Ce n’est vraiment pas le moment de me balancer ! Mon père s’emporte soudain.

 

leodagan2.jpg

 

Pierre : J’le savais ! Tu vois ce qui se passe à force de raconter tes bêtises de droit international ? Je t’ai dit que t’allais finir par lui détraquer le cerveau avec ces histoires. Allez, ras le [bip], je confisque le casque bleu !

Moi : MAAAAAAAAAAIIIIIIIS !

Pierre : Pas de « mais », et je ne veux pas te voir toucher à un bouquin de droit international pendant tout le reste de mon séjour sinon je te la fais jouer Baumgartner depuis le deuxième étage sans parachute et sans caméra. Et puis vous êtes tous les deux privés de console pendant qu’on y est. J’en ai marre de vous entendre hurler comme des gorets devant ce truc de kart de mes deux sous prétexte que la matronne n’est pas là. Et si vous êtes pas contents j’peux très bien y mettre le feu ou la jeter dans le mixeur.

 

Notez que le texte est censuré. Si si.

 

Maîtresse : Si je peux me permettre…

Pierre : Alors vous, au bout d’un moment va falloir envisager la possibilité de rester discrète. Vous avez déjà assez fait preuve d’incompétence pour la journée. Vous n’avez pas des copies à corriger ou des gommettes à trier par couleur ?

 

La maîtresse se tait, soufflée. Elle ne sait sans doute pas qu’elle vient de subir une fessée mentale par un retraité de l’Education nationale.

 

Moi : Mais je n’ai rien fait de mal, moi ! Ce n’est pas de ma faute si Raoul n’a pas compris le principe que je lui ai expliqué. Les Casques bleus ne sont pas censés intervenir pour rosser les civils mais uniquement pour intervenir comme force d’interposition. D’ailleurs ils ont même reçu le prix Nobel de la Paix en 1988 ! Le recours à la force n’est envisagé qu’en cas d’extrême nécessité comme en juillet 2012 en RDC ! Au Sud-Soudan ils ont même contribué à des opérations de travaux publics !

Pierre : Encore une chance qu’ils sachent faire quelque chose de leurs mains ! La reconversion dans le BTP reste une option viable du coup. Et encore, c’est en admettant qu’ils ne reviennent pas crevés parce que vu comme ils ont pris leurs jambes à leur cou en Syrie.

 

Je tiens à corriger le propos de mon père sur la situation syrienne. Les Casques bleus n’ont pas « pris leurs jambes à leur cou ». Ils ont simplement plié bagage après cinq mois de vaine surveillance d’un cessez-le-feu voué à l’échec.

 

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Pierre : Allez, prenez vos cliques et vos claques. On rentre à la maison. C’est moi qui conduis et j’veux pas en voir un seul broncher sur le siège arrière sinon je vous abandonne sur une aire d’autoroute.

 

Il salue la maîtresse – médusée – d’un lever de chapeau, prend mon précieux casque bleu sous le bras et claque des doigts afin de nous signifier l’heure du départ. Raoul et moi le suivons en râlant et en traînant des pieds.

 

Moi à Raoul : T’es vraiment insupportable. Je devais aller prendre l’apéro avec mes collègues mais je suis sûr qu’il va m’interdire de sortir à cause de toi. J’te jure que dès qu’il part et que ta mère revient tu seras privé d’argent de poche pendant si longtemps qu’il faudra que tu ailles mendier en maternelle pour obtenir un goûter.

Raoul : Tu ne croyais quand même pas que j’allais me laisser punir tout seul...

Moi : Rapporteur !

 

Raoul et ses camarades ont été condamnés à recopier cinquante fois « Une fois de plus, je ne me prendrai pas pour le Conseil de Sécurité ». Quant à moi j’ai été privé de sortie pour le week-end.

 

hervecasquebleu.jpg

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