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4 novembre 2011 5 04 /11 /novembre /2011 03:52

copains-390067Raoul: Papa, mon copain George il dit que le droit international ne sert à rien et que l'ONU aussi! Papa, c'est quoi l'ONU?
Hervé :*ignore*
Raoul : Papa, c'est quoi l'ONU?
Hervé : *ignore*
Raoul : Papa, c'est quoi la Palestine?
Hervé : Oh bon sang… Euuuuuuh... Alors… l'ONU!!

 

*Une semaine plus tard*

 

Grand désarroi a frappé à ma porte lorsque Raoul, 10 ans, est revenu de l’école, traînant son sac à dos par la cheville. C’est avec une véhémence non dissimulée qu’il m’a alors fait part de ses doutes sur l’utilité du droit international et sur l’adéquation du système des Nations Unies :

 

- Les Nations Unies c’est nul d’abord ! C’est tout pourri !

 

J’en déduisis que les explications basiques que je lui avais fournies la semaine précédente sur le fonctionnement global de l’ONU n’avaient pas porté leurs fruits.

 

- Alors… Que s’est-il passé ? lui demandai-je, intrigué. Tu as essayé de régler le problème comme je te l’avais suggéré ?

 

Voici en substance, ce que me raconta mon fils. J’adopterai un style d’écriture aussi adulte que possible, sauf lorsque le contexte puéril de la situation ne me le permettra pas. Les explications viendront après.

 

Soucieux de régler un conflit interne à son école et inspiré par le système des Nations Unies, Raoul avait décidé de convier ses camarades de CM2 à un simulacre de réunion du Conseil de Sécurité. Selon un procédé que j’ignore, il fut décidé que le prestigieux organe siègerait sous le préau, en dessous de la première fenêtre de la classe de CP, entre le coin corde à sauter et « le Triangle des Battle Beyblade ». Cinq membres permanents furent désignés (=les plus influents de la classe) et onze confrères de CM2 choisis au hasard pour incarner le rôle des membres non permanents (=tous ceux qui acceptèrent de sacrifier une partie de leur récréation contre une moitié de carambar).

 

J’appris en lisant le « conte-randu » de Raoul, noté au stylo rouge au dos d’un contrôle de français (5 sur 20, sans surprise), que les membres permanents désignés furent les Etats du l’Île Perdue du Boris, le Linda-Land, la Démocrassie Namek du Raoul, l’Empire de George le Super Fort et pour finir le Royaume d’Elise Spears-Aguilera. Pour plus de simplicité nous utiliserons une version abrégée du nom de ces Etats…

 

Les Etats du « Katy, Kristtof, Tanissia, Maude, Jérmain, Ailodi, Biftou, Julia, Nadynne, Aleksia et Arno » (orthographes d’origine), furent invités à représenter les membres non permanents du Conseil de Sécurité. Puis l’on réalisa qu’il y avait un membre de trop. Maud fut donc congédiée et quitta le Conseil, pleurant et jurant qu’elle ferait œuvre de délation auprès de son père, sanction assortie d’un embargo éternel sur les bonbons qu’elle ramenait quotidiennement à la récréation de dix heures. Elle revint juste le temps de les achever en affirmant qu’ils étaient, en tout état de cause, débiles et qu’elle ne les inviterait pas aux formidables festivités organisées à l’occasion de son anniversaire, deux mercredis plus tard. Plusieurs membres accueillirent mal cette menace mais Raoul avertit les dix membres non permanents qu’ils devaient s’estimer heureux d’être nommés et avaient donc tout intérêt à rester et se taire. Ils obtempérèrent.

 

Raoul soumit par la suite le problème au Conseil. Selon une information relayée par des enquêteurs de CE2A et confirmée par le secrétaire général des Nations Unies, un groupe de CE2B avait mis en place une tyrannie organisée, ce durant des parties de Balle au Prisonnier. À la demande du Linda-lan… de Linda, George précisa que, selon les informations dont il disposait, une faction redoublante du CE2B obligeait le reste de la classe à se rendre sur le terrain de basket et à servir de cibles d’entraînement, en vue de la compétition inter-écoles du mois d’avril. Les CE2B étaient donc brimés mais s’abstenaient de tout recours auprès du corps enseignant, leurs autorités (les redoublants) les menaçant de livraison colissimo aux 6ème du « collège de racailles » situé à l’autre bout de la ville.

 

Boris déclara avec conviction qu’il fallait voter une résolution et tabasser les autorités de CE2B, mais parut particulièrement contrit lorsque George lui signifia son adhésion à ce projet. Boris retourna alors sa veste en décrétant que finalement il se fichait du sort des populations ainsi maltraitées.

 

Elise tempéra le débat : avait-on la certitude que les redoublants commettaient réellement les agissements dont on les accusait ? Les accusations provenaient de la CE2A, classe dont le potentiel mythomane était de notoriété publique depuis que ses élèves avaient fait avaler à la moitié de l’école que Madame la Directrice était en fait un Monsieur. Raoul fut d’accord, il ne fallait pas se précipiter sans certitude, même si tabasser les redoublants CE2B serait sans doute drôle. Tanissa voulut donner son avis mais on lui rappela qu’en tant que membre non-permanent elle devait se taire jusqu’au vote si elle tenait à son demi-carambar.

 

Le débat fut relancé par Linda. Elle souligna avec pertinence qu’elle était sur le point de vendre ses cartes Winx à l’une des redoublantes évoquées et que, logiquement, tabasser sa cliente pourrait compromettre leurs relations commerciales. (D’autant plus qu’elle négociait la fourniture d’autres jeux de récré devenus désuets depuis le retour des vacances de la Toussaint.) Elle ne souhaitait donc pas entacher sa réputation du sceau de l’ingérence.

 

Logique opportuniste mais louable.

 

George rétorqua qu’il comprenait bien la position de Linda mais qu’il s’en fichait comme de son premier slip. En effet, il avait à cœur de libérer les CE2B de la tyrannie et de les rendre heureux et de leur faire quitter le terrain de basket parce que lui-même espérait  y organiser des parties de Balle au Prisonnier.

 

Boris fit une déclaration retentissante, selon laquelle il laisserait sa place vide plutôt que de voter comme George car cela lui ferait bien trop plaisir. Raoul ajouta que si les CM2 se mêlaient des affaires des CE2B sans être assurés du bien-fondé d’une telle action, les principes fondamentaux de l’école primaire et le droit international seraient mis à mal. Il souhaitait donc que Linda aille interroger ses sources et que soit créée une force d’espionnage composée de CP neutres, juste au cas où. Les CP iraient jouer aux billes près du terrain de basket comme si de rien n’était et, au pire, seraient repérés puis tabassés, mais au moins le Conseil de Sécurité ne serait pas accusé d’avoir commis une erreur. Les membres non-permanents trouvèrent cette idée rigolote.

 

Arriva le moment du vote. George voulait tabasser les autorités de CE2B et prendre le contrôle du terrain de basket, pour le bien de tous. Les autres votèrent contre, mais Elise changea d’avis après que George lui ait rappelé qu’ils sortaient ensemble depuis deux jours et qu’il sortirait avec Alexia si elle ne se pliait pas à sa volonté (Alexia secoua la tête en faisant « AaaaaaaAAh »). Linda expliqua pour justifier son opposition qu’elle commençait à faire de bonnes affaires avec les petites classes et qu’elle ne voulait pas risquer un suicide « marketingue ». Boris vota contre, juste pour faire bisquer George. Raoul déclama un discours vibrant soulignant le caractère droit de l’homme-iste de son Etat – occultant le fait qu’il avait lui-même plongé la tête d’un CP dans les toilettes la veille – et vota donc « non » lui aussi.

 

Choqué par ce revers, George devint soudain rouge de rage et jura « devant les dieux de l’Olymp…ique de Marseille » ( ? ) que tous ceux qui ne changeraient pas d’avis connaîtraient les affres de l’enfer et n’auraient plus jamais de carambar alors que son père venait de lui ramener une immense boîte dans laquelle il y en avait au moins mille voire deux millions et qu’il ne protégerait plus Christophe la prochaine fois qu’on lui mettrait la tête dans les toilettes et qu’il détruirait la réputation de tout le monde une fois au collège et qu’il dirait à ses parents que les frites de la friterie des parents de Boris étaient cuites avec de la graisse de chacal (notez que j’ai de plus en plus de mal à conserver certains standards d’écriture).

 

Plusieurs Etats, mus par ce discours des plus convaincants, se concertèrent à voix basse (le mot « carambar » fut intercepté par les oreilles de Raoul) et rejoignirent le camp de George. Voyant que la majorité lui était devenue défavorable, Raoul invoqua son veto :  « arme super secrète obligeant les membres non-permanents à aller se faire cuire un œuf et à empêcher la vote de la résolution qui autorisait l’intervention sur le terrain de basket de CE2B ». En somme, il empêcha le vote de la résolution grâce au privilège exclusif des membres permanents.

 

Les autres membres du Conseil de Sécurité répliquèrent par un « Haaaaaaan » méprisant et se dispersèrent.

 

Deux heures plus tard, George se rendit au terrain de basket, rossa la faction redoublante des CE2B à lui tout seul, «libéra» les autres élèves, leur enseigna la démocratie puis les chassa en s’octroyant un mandat de protection du territoire, renommé Annexe de l'Empire de George.

 

cour_de_recre.jpg

 

Le récit de cette mésaventure scolaire est sans doute dépourvu d’une réelle portée pédagogique, si tant est que l’on raisonne exclusivement en termes de droit. Toutefois vous ne nierez pas que, malgré la schématisation extrême opérée ici, Raoul et ses camarades ont traité l’affaire selon des méthodes assez proches de celles qui gouvernent l’organisation universelle. Lorsque Raoul m’a demandé, il y a une semaine, ce qu’était l’ONU, je lui ai répondu d’un air goguenard que cette organisation internationale me faisait parfois penser à une école primaire, avec ses nombreuses institutions, groupes d’influences, « clubs », autorités officielles (ou officieuses).

 

J’étais loin d’imaginer l’idée qu’il avait en tête et le processus d’imitation qui serait développé par les enfants, malgré eux.

 

Le lecteur avisé doit-il penser que ces petits n’ont rien saisi au fonctionnement de l’ONU ? Il semblerait plutôt qu’ils aient parfaitement intériorisé ses deux dimensions :

 

- l’ONU a été créée en 1945 en vertu d’une convention internationale (la Charte des Nations Unies), donc en vertu du droit international, pour assurer, entre autres, la mise en œuvre des règles de ce même droit international. Dimension juridique.

 

- l’ONU est composée d’Etats disposant d’une capacité d’influence variable, en fonction de leur assise historique, économique, commerciale, stratégique ou militaire (il n’y a rien de plus convaincant qu’un Etat capable de vous faire tomber un missile sur la tête en appuyant  simplement sur un bouton tout en mangeant un Filet O’ Fish). Dimension politique.

 

Est-ce à dire que dès lors que l’ONU intègre une dimension politique, elle ne relève pas vraiment du droit international ? Est-ce à dire que le droit international ne sert à rien ? Est-ce à dire, comme l’affirmait Bernard (sponsor officiel du bar PMU voisin), que :

 

« Mouaaaaais, le droit international ça n’existe pas ! De toute façon chaque pays fait ce qu’il veut, les Etats-Unis ils *censure* tout le monde comme des *censure* de *censure* qu’ils sont. Même en France on passe not’ temps à violer les droits de l’Homme ! Hé, toi Valoche ! T’es pas secrétaire national des généralités unies par hasard ? Euh… secrétaire gén… enfin, t’as compris ! Il sert à rien ton boulot. »

 

En dépit de la tentation de répondre par un très inspiré « C’toi le… », j’adresserai à mes lecteurs une réflexion des plus primaires : Est-ce parce qu’un système subit des revers que son utilité doit nécessairement être remise en question?

 

Selon Bernard oui.

 

Mais Bernard est dépourvu d’une capacité de recul et ne comprend sans doute pas qu’il vit dans un Etat que le droit international a contribué à façonner. Sans ce fameux droit international, Bernard s’appellerait peut-être Horatio, du nom du chef de la coalition belgo-suisso-italienne ayant pris possession de nos terres en 1968 et l’administrant depuis, grâce à l’absence des règles du droit international et à la faiblesse connue par le gouvernement français à l’occasion des soulèvements étudiants. Qui protesterait contre une attaque anti-française s'il n'y avait pas le droit international? Oui, bon, j'exagère.

(Le docu-fiction n’est pas loin, il faudra un jour que je vous dresse le portrait d’une France n’ayant pas connu le droit international…)

 

Bref, étant donné que mon lectorat est composé de profanes, proposons une mise en situation concretissime. Seriez-vous prêts à :

 

- Sortir vos enfants de l’école à 12 ans parce qu’ils ont des mauvaises notes ? Non, vous essayez naturellement de faire en sorte qu’ils s’améliorent ou trouvent une voie qui leur soit plus adaptée, mais vous les maintenez dans le système scolaire.


- Jeter votre I-Phone à 400 euros parce qu’il a buggé deux ou trois fois ? Non, de toute façon vous aurez droit à une nouvelle version dans 6 mois et, dans cette attente, vous faites avec.  Après tout il fonctionne la plupart du temps et vous aide à ne plus vous perdre lorsque vous allez dîner chez des amis.

- Renier le droit sous prétexte que tous les voleurs ne sont pas arrêtés ? Non, parce que le droit vous accorde d’autres prérogatives dont vous n’êtes pas prêts à vous passer. Vous pouvez ici remplacer le mot « droit » par le mot « police », le raisonnement est similaire.

 

Vous auriez sans doute, très naturellement, répondu de façon négative à ces interrogations. Pourquoi? Parce qu’il s’agit de questions évidentes. À question évidente, réponse évidente.

 

Hence, Raoul s’est-il fait flouer par George ? Oui, carrément ! Bernard affirmerait alors que si l’ONU sanctionnait George, il ne recommencerait pas. Que si George a contourné l’ONU, c’est que l’ONU ne sert à rien. Idem pour le Conseil de Sécurité! George a-t-il pris en compte toutes les implications de ces suggestions ? Non.

 

Je ne ferai pas l’affront à mon lectorat de l’assimiler à Bernard et lui laisserai donc le soin de conclure sur cette présentation par l’absurde. Le bon sens veut qu’on ne critique pas sans prendre de recul. Naturellement mon but n’est pas de proposer des solutions, juste de susciter des réflexions plutôt qu’une constatation usitée et politiquement instrumentalisée.

 

Trop facile ? Oui, c’est là l’intérêt de ne pas être secrétaire général des Nations Unies mais simple observateur.

 

Notez, pour la petite histoire, qu’Elise et George rompirent le lendemain à la cantine, que les CE2A avaient effectivement menti sur le scandale de la Balle au Prisonnier (la cohésion de la CE2B fut brisée à tout jamais sans raison valable) et que Maud la vengeresse jura aux maîtresses que l’ensemble du Conseil de Sécurité était responsable du passage au tabac orchestré par George. L’école de Raoul fut sans doute la seule dans toute l’histoire de l’Education Nationale à administrer la punition exemplaire du « Je ne me prendrai pas pour un membre du Conseil de Sécurité » copié cent fois.

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commentaires

J-p 26/01/2012 16:44

Dites ? monsieur Valoche,

Pourquoi le conseil de sécurité de l'ONU n'agit t'il pas comme une assemblée démocratique ? Pourquoi a t'on inventé le droit de véto des membres permanent ? Est ce une bonne raison ?

Bien à vous,
Un profane que vous reconnaitrez.

Soyez Les Bienvenus!

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