Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 juillet 2011 4 07 /07 /juillet /2011 23:37

 

 

0-shoppingGrand désarroi a frappé à ma porte lorsque Raoul, 16 ans, élève de 1ère série Farniente, a déboulé dans la maison sans crier gare, accompagné de son camarade de classe Selim. Alors que l'ami me salue poliment, Raoul étrenne le tapis neuf avec ses chaussures enneigées, annonce qu'il ne fait que passer pour récupérer ses affaires de sport et monte les escaliers quatre à quatre avec la souplesse d'un éléphant en rollers.

 

 

Livré à lui-même, Selim, lycéen étranger venu du Huberistan pour un trimestre d'échange, s'asseoit sur le siège que je lui propose après avoir retiré ses chaussures enneigées, me remercie de mon hospitalité et ma sollicitude (ah ces étrangers, aucun savoir vivre …) et me demande avec une saine curiosité ce qui fait l'objet de ma rédaction sur mon ordinateur car il a appris par Raoul que je "travaillais sur le droit".

 

Agréablement surpris par son intérêt et soucieux d'exploiter une opportunité d'expédier Raoul au Huberistan pour un trimestre, je lui explique que je planche actuellement sur la coutume en droit international. Je la lui définis comme preuve d'une pratique généralement acceptée comme étant le droit, une norme non écrite, par essence. Selim, comme toute personne douée de raison, ne comprend pas tout de suite et j'entreprends de détailler un peu la définition afin de la lui rendre plus accessible.

 

- Mais, monsieur… comment une règle qui n'est écrite nulle part peut-elle forcer tous les pays du monde? me demande-t-il avec une nuance de scepticisme. C'est peut-être le français qui me fait défaut, mais j'ai du mal à comprendre…

 

Le sapin de Noël familial, protégeant de ses branches les cadeaux du Noël à venir, manifeste alors sa présence via sa guirlande lumineuse à potentiel épileptique. Quelques secondes de réflexion plongent mon regard dans le vague et j'émets soudain une hypothèse :

 

- Le fait d'offrir des cadeaux de Noël à ses enfants pourrait être assimilé à la coutume internationale.

- Offrir un cadeau est une obligation?

- Pour une grande partie de notre société j'aurais tendance à répondre que oui. Tout part de l'enfant qui, comme ses parents, peut être comparé à un Etat.

- Pouvez-vous m'expliquer?

- Bien sûr mon petit.

 

Persuadé de disposer du temps nécessaire et heureux de trouver une oreille attentive à mes explications, j'entame un exposé en plusieurs étapes.

 

La première phase de constitution de la coutume se déroule entre 0 et 3 ans. L'enfant-Etat (l'enfant, pour faire simple) a une conscience limitée du monde qui l'entoure et ne parle pas ou peu, période Ô combien bénie. Pour une raison qu'il ignore, il reçoit un ou plusieurs cadeaux à un moment X de l'année. "Tiens, des cadeaux? Je n'ai pourtant rien demandé! C'est bien agréable, surtout qu'il fait froid ces jours-ci! Délicieux présent pour réchauffer mon cœur." [transcription stylisée de la pensée de l'enfant]

À ce stade la coutume n'est pas constituée et l'on peut uniquement parler d'un privilège. Le parent sournois peut même, si son enfant est bête comme Raoul, lui offrir le cadeau un mois en retard, sans qu'il ne s'en rende compte.

 

La deuxième phase (à partir de 4/5 ans) est beaucoup plus critique. L'enfant a reçu des cadeaux plusieurs années consécutives et commence à avoir des doutes sur le caractère purement aléatoire de ce don. En outre le facteur socialisant de l'école maternelle et la maîtrise accrue de la parole lui permettent par la même occasion de développer une faculté revendicatrice : "Je veux". Heureusement, il n'existe pas encore de contrainte!

 

- Ah? Pourquoi donc? me fait Selim, surpris.

 

J'invoque l'arme secrète des parents : le Père Noël, bouc émissaire mystique permettant de créer une menace perpétuelle sur l'enfant. "Si tu n'es pas sage, Papa Noël te mettra un vent d'hiver et tu n'auras pas de cadeau!" L'enfant naïf (l'enfant parfait) est convaincu par la parole encore crédible de ses parents et par l'œuvre des autorités, pensez notamment au fameux 36 65 65 65 (3,71 francs l'appel) qui permet de contacter la voix automatisée du bonhomme en rouge et de créer une persuasion de masse.

 

Grâce à ce personnage imaginaire l'obligation n'est pas encore constituée et le cadeau est vu comme une simple récompense, pouvant être supprimée selon le bon vouloir des parents. Ainsi, pas encore de coutume, MAIS les éléments de répétition qui en sont caractéristiques commencent à s'empiler telles les pièces d'un Jenga.

 

Arrive la troisième période. L'enfant a 6 ans ou plus, entre en primaire et commence à prendre conscience du monde qui l'entoure. Il lit, apprend les heures, les jours, les mois, les années.

 

C'est la fin.

 

Désormais maître de l'espace ET du temps, il acquiert la capacité de lire les descriptions d'un catalogue Toys 'r Us et le doute grandit quant à l'existence du Père Noël tandis qu'en parallèle l'appréhension des parents comme vaches à lait se fait de plus en plus concrète.

L'enfant comprend que depuis sa naissance, à X période, selon X contexte, ses parents lui ont offert des cadeaux, avec ou sans la collaboration du Père Noël. Il a acquis ce droit et ne compte pas y renoncer de sitôt.

La contrainte est alors constituée, ou plutôt la conviction de la contrainte, ou plutôt les convictions de la contrainte : celle de l'enfant que je viens d'évoquer, et celle des parents. Les Etats!

 

- Je comprends que l'enfant soit persuadé d'avoir un droit mais pas que les parents soient persuadés d'avoir une obligation, fait Selim avec une moue dubitative.

 

Je rappelle à Selim que l'exemple de Noël est une illustration "par l'absurde" destinée à lui faire comprendre la coutume, mais décide de jouer le jeu jusqu'au bout. Oui, les parents sont désormais persuadés de devoir offrir des cadeaux car ils ont créé une attente hautement dommageable chez l'enfant. En prime la société s'évertue à alimenter cette conviction de contrainte par différents facteurs :

- catalogues à profusion dès le mois d'octobre, seule période où vous n'aurez pas à enguirlander l'enfant pour qu'il aille chercher le courrier dans la boîte aux lettres

- publicités en rafale, aux heures où l'enfant a le cerveau le plus disponible (6h30-8h15 / 16h30-18h / 24h sur 24 pendant les vacances scolaires)

- paranoïa des amis et collègues sur l'achat des cadeaux ("Pfiou, j'ai réussi  à prendre ma journée du 1er décembre pour être certain de mettre la main sur une Barbie Chevelure Boréale")

- l'octroi de primes de fin d'année correspondant exactement à la somme nécessaire pour acheter une demi Xbox sans manette ni jeu

- le rappel par l'enfant du Noël qui approche : à quelques jours de la date fatidique de l'exécution par les parents de leur obligation, les rejetons de toute une nation deviennent anormalement sages au point qu'une enquête soit diligentée dans l'usine Granola pour vérifier que de la Ritaline n'a pas été mélangée aux ingrédients (accidentellement, cela va de soi)

 

À mon sens, une fois la troisième phase atteinte, deux critères sont constitués :

1) une répétition d'actes dans le temps

2) la conviction de la majorité de la société des Etats-parents/enfants.

 

L'obligation d'offrir un cadeau est gravée dans le marbre. D'ailleurs, non, elle ne l'est pas, sinon elle serait considérée comme écrite. Je précise toutefois que ce qui se déroule ici en quelques années nécessite en réalité beaucoup plus de temps pour être qualifié de coutume (l'ère des Pokemon a cependant créé une coutume à constitution extrêmement rapide : la coutume sauvage).

 

Selim me demande avec pertinence si le propre d'une règle n'est pas d'être assortie d'une sanction. Ne souhaitant pas pousser l'analogie trop loin je raconte avec amertume l'histoire de ce collègue dont le fils de 7 ans, après avoir été privé de cadeau le 25 décembre au matin, a subitement appris à utiliser un téléphone et mis cette connaissance en pratique pour contacter les services sociaux. La sanction est ici évidente, alimentée par la suspicion durable des voisins. Néanmoins, j'insiste auprès de Selim sur le fait que, dans mon exemple, en plus de la répétition de l'acte d'offrir (l'élément matériel) c'est la conviction de l'obligation qui est importante (élément psychologique). Obligation que le parent-Etat a contribué à créer ou pour laquelle il n'a pas eu le bon sens de mettre le holà.

 

En somme, le parent négligent se retrouve dans la situation du " Tu t'es tu, tu t'es tué, tu es entubé ".

 santa_claus.jpg

Votre seul complice contre la constitution de la coutume.

 

Mon désormais-fils-de-cœur me signale encore une fois, avec sagesse, que toutes les familles ne fêtent pas forcément Noël en France et indique qu'au Huberistan, le 25 décembre correspond au jour du Gereremayeh durant lequel les enfants doivent être au service de leurs parents du lever du soleil jusqu'à la tombée de la nuit. AH! Le brave peuple que voilà! Décidément Raoul est bon pour un stage!

 

- Tu as raison Selim, la coutume n'est pas nécessairement opposable à tous. Les parents qui ont eu le bon sens de cocher l'option "On ne fête pas Noël" lorsqu'ils ont commandé leur enfant peuvent se dispenser de cette obligation.

 

J'insiste toutefois auprès de Selim, ces parents objecteurs persistants doivent s'armer d'une volonté de fer, en dépit de toute crise hystérique annuelle de leur enfant ou de toute pression collective. Chaque référence que tentera de faire l'enfant à Noël ou aux cadeaux doit se voir infliger le soufflet du "Pas de ça chez nous!", et ce dès la naissance! Que les parents faiblissent une seule année et ils seront compromis.

 

Raoul redescend et indique à Selim qu'il est temps de partir. C'est avec un vif regret que je salue le jeune homme mais lui fais promettre de revenir afin qu'il me parle de la coutume locale du Gereremayeh. J'ai le vain espoir de la transposer ici.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Soyez Les Bienvenus!

  • : Le Droit international expliqué à Raoul
  • Le Droit international expliqué à Raoul
  • : Blog destiné aux confrères juristes en droit international, à leurs proches et aux curieux. Si vous esquissez ne serait-ce qu'un sourire ou réussissez à faire comprendre la clause de la nation la plus favorisée à votre maman grâce à ce blog, son objectif sera atteint. Autrement je n'ai pas le pouvoir de vous divertir... Animé par V. Ndior, MCF à l'Université Toulouse 1 Capitole.
  • Contact

DI et fictions

DI et Fictions

the godfather movie-10643

Partie Une

Partie Deux

Voyez aussi le projet de recherche de l'ULB Droit international et Cinéma et ses analyses de films et séries (dir. Olivier Corten et François Dubuisson).

Contributeurs

Contributeurs

Ont contribué à ce blog, en leur nom propre ou sous pseudonyme :

Anne de T.
Brejon, Aude
Dichotome
Dufour, Geneviève
Ecudor, Henri
Freddy
Jeanne
Jo'
L'Auvergnate
Latty, Franck
Lauranne
Mael

Marie
Maurel, Raphaël

Rios, Jacobo
Rochas, Sabrin
Rousseau, Nicolas
Sakay, Jarod
Sébastien
Steeve
Stocri
Sur, Serge
Thibault
Thomas
Valoche, Hervé

 

Merci à tous ces enseignants, étudiants et amis du droit international !