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17 août 2012 5 17 /08 /août /2012 18:29

ambassade.jpgGrand Désarroi a frappé à ma porte lorsque Raoul – adolescent estival désoeuvré de 14 ans – et quelques uns de ses camarades se sont incrustés dans mon traditionnel Barbecue-Margarita Inter-Juristes (B.M.I.J., prononcez "Bémij").

*

Moi : Ah non! Pas vous! Vous n'avez pas de maison?

 

Réalisant que les adolescents sont attirés par les effluves de merguez et de poulet mariné, j'hésite à les faire fuir avec un râteau. Ils promettent cependant de ne pas s'attarder, ayant de toute façon "mieux à faire". Dark Knight Rises Again Twicer Than Ever, ou un autre film satanique de ce genre, séance de 15h30.

 

Moi : Ok, vous pouvez prendre une chipo à la limite… mais ne vous approchez pas de la margarita.

 

À peine ai-je le temps de reprendre la surveillance du barbecue et d'entamer une conversation avec mes collègues qu'une parole fugace m'interpelle :

 

"Abusééééééé! Jacques Dessange est cerné par les flics britanniques dans l'ambassade d'Equateur!"

 

Un jet de flammes jaillit littéralement du barbecue Valoche pour consacrer la bêtise de cette information (et me signaler que la graisse est surabondante). Je bondis in extremis sur le côté et parviens à préserver mes sourcils. C'est bien évidemment Raoul le responsable. Ses trois comparses, Raph' Montclair, Linda Sicaro et Alexandre Van Der Carpe (ils ne sont pas encore devenus ennemis mortels), affichent des regards hébétés.

 

Alexandre : QUOI?

Linda : Jacques Dessange… le coiffeur? Encerclé par les flics?

Raph' : Okay, pourquoi Jacques Dessange?

Raoul : J'en sais rien moi, c'est un pote qui vient de m'envoyer ça par SMS. Il dit que ça ressemble au scénario d'Expendables III.

Raph' : Si c'est vraiment le cas ma mère est fichue. Il n'y a que les produits de Dessange qui parviennent à lui aplatir les cheveux. Je devrais peut-être la prévenir…

Alexandre : Attendez… l'Equateur c'est en Grande-Bretagne?

Linda : T'es sérieux…? Il ne parlait pas plutôt de Julian Assange?

Raoul : Julian qui? Arrête d'inventer des noms.

Linda : Mouais… on va demander à ton père.

 

Enfer! Ma quiétude ajuridique de ce samedi estival menace d'être altérée! Le petit groupe se dirige vers nous alors que j'opère une remise à niveau de la Margarita. Lâches, mes collègues font mine d'admirer l'abondance de ma pelouse pour ne pas être enquiquinés. Ma chère et tendre esquisse quant à elle un sourire sournois.

 

Moi : Bon…

 

Je réponds aux adolescents que non, Jacques Dessange n'est pas encore inquiété par le gouvernement britannique, contrairement à Julian Assange, le sulfureux fondateur du site Wikileaks.

 

Je ne reviens pas sur le dossier Assange, ce serait trop laborieux pour des adolescents qui une minute plus tôt l'avaient confondu avec le coiffeur des stars. De toute manière, je vois bien que ce n'est pas cet aspect là qui les intéresse. Je me contente donc de leur expliquer que l'individu est actuellement planqué dans l'ambassade d'Equateur afin d'échapper aux autorités britanniques qui espèrent bien l'extrader vers la Suède où il doit répondre à diverses accusations... Assange craint également d'être extradé de la Suède vers les Etats-Unis, ces derniers lui préparant vraisemblablement un accueil des plus chaleureux.

 

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Linda : Je savais bien qu'il ne s'agissait pas de Dessange. T'es débile Raoul! Je n'aimerais pas être ton père...

 

Je réponds que moi non plus et m'apprête à reprendre ma préparation de Margarita [Ceci n'est pas une incitation à l'alcoolisme] lorsqu'ils me sollicitent de nouveau. La peste soit des adolescents avides de connaissances.

 

Alexandre : Mais euh… m'sieur… Pourquoi les britanniques ne défoncent pas les équatoriens? L'ambassade se trouve chez eux… enfin, j'veux dire, dans leur pays.

Raph' : C'est l'immunité diplomatique, non? On voit ça parfois dans les films! Les policiers ne peuvent pas toucher aux diplomates même s'ils ont tué quelqu'un sous leurs yeux.

Alexandre : Stylé!

Linda : Oui, c'est vrai qu'une carrière de diplomate-assassin m'a toujours tentée...

 

Je tente d'ignorer les velléités criminelles d'Alexandre Van Der Carpe et ne m'adresse désormais qu'à Linda, seule entité douée d'intelligence dans ce groupe. Oui, les britanniques semblent avoir envisagé de "défoncer" la porte de l'ambassade équatorienne. En effet, les Jeux Olympiques étant désormais clos (occultons les paralympiques dont la couverture médiatique est moindre), le gouvernement n'a plus besoin de faire bonne figure devant la société internationale. Il est donc temps de s'attaquer au droit international.

 

Le souci est que ce droit international n'existe pas uniquement pour faire chanter Beyoncé à l'Assemblée Générale des Nations Unies. Il existe une convention internationale – la convention de Vienne du 18 avril 1961 – qui porte sur les relations diplomatiques. La quasi-totalité des Etats est liée par cette convention, y compris le Royaume-Uni.

 

Cette convention prévoit à son article 22 que les locaux d'une mission diplomatique sont inviolables. Il n’est pas permis aux agents de l’État accréditaire d’y pénétrer, sauf avec le consentement du chef de la mission. L’État accréditaire a l’obligation spéciale de prendre toutes mesures appropriées afin d’empêcher que les locaux de la mission ne soient envahis ou endommagés, la paix de la mission troublée ou sa dignité amoindrie.

 

Traductions pour vous non internationalistes :

 

Etat accréditaire : le Royaume-Uni

La mission diplomatique : l'ambassade

 

Ces règles sont prévues pour que le personnel diplomatique puisse exercer ses activités en toute quiétude, en toute indépendance. Cela touche concerne aussi bien les locaux que le personnel.

 

Linda : C'est bizarre comme principe… On dirait un peu que l'ambassade d'Equateur est comme… un bout d'Equateur à Londres. Les autorités du Royaume-Uni n'ont pas de pouvoirs sur les occupants de l'ambassade!? Ils peuvent donc faire ce qu'ils veulent dans leurs locaux?

Moi : En un sens… oui et c'est assez mauvais pour les affaires de Harrod's qui se trouve juste en face. En fait c'est un peu comme…

 

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Illumination! Je réalise avec stupeur que ma chambre d'ami devient un local diplomatique à chaque fois que mon infâme belle-mère vient nous rendre visite. Elle vient (mal) représenter et protéger les intérêts de ma belle-famille, s'assurer que son ressortissant (ma femme) est traité de façon convenable, et vaguement contribuer au développement de relations cordiales par le biais de débats sans queue ni tête. Je l'accuse toutefois d'outrepasser les limites de sa mission eu égard à l'espionnage dont je suis perpétuellement victime…

 

Ajoutons que la chambre d'ami me devient inaccessible sans son autorisation préalable alors qu'il s'agit de MA MAISON et que je n'ai pas le droit de fouiller ou de sanctionner la marâtre alors qu'elle devrait être soumise à MES RÈGLES! Son sac à main pourrait être assimilé à une valise diplomatique à ce stade. Bon sang, ma belle-mère est un agent diplomatique envoyé par ma belle-famille!!

 

[/THEORIE DU COMPLOT]

 

Je m'égare.

 

En somme le fait pour le Royaume-Uni d'entrer dans l'ambassade d'Equateur équivaudrait à une violation du droit international. Mes collègues décident de se mêler à la conversation pour rappeler que la situation n'est pas simple.

 

Mon comparse britannique Jonathan Brownbeef se sent obligé de rappeler cette législation locale sur laquelle s'appuie le Royaume-Uni pour mettre en échec la convention de 1961 : le [raclement de gorge/accent british] Diplomatic and Consular Premises Act.

En vertu de cette loi de 1987 les autorités britanniques peuvent remettre en cause l'inviolabilité des locaux diplomatiques lorsque certaines conditions extraordinaires sont réunies, notamment lorsqu'y sont effectués des actes étrangers à la fonction diplomatique. Voyez le texte intégral de la section 1 (3) de cette loi (uniquement les amis anglophones, vous n'aviez qu'à pas faire Allemand LV1 bande de fayots) :

 

"In no case is land to be regarded as a State’s diplomatic or consular premises for the purposes of any enactment or rule of law unless it has been so accepted or the Secretary of State has given that State consent under this section in relation to it; and if—

(a) a State ceases to use land for the purposes of its mission or exclusively for the purposes of a consular post; or

(b) the Secretary of State withdraws his acceptance or consent in relation to land,

it thereupon ceases to be diplomatic or consular premises for the purposes of all enactments and rules of law."

 

Et c'est évidemment ce que prétend le Royaume-Uni dans la mesure où, selon elle, Julian Assange n'a pas un statut justifiant sa présence prolongée dans les locaux de l'ambassade. Qu'en pensera la Cour internationale si le contentieux est porté devant elle? L'Act est sujet à interprétation, tout comme la Convention de Vienne de 1961, et le problème est bien plus épineux qu'il n'y paraît… trop en tout cas pour l'audience visée par ce site. Pour les experts anglophones, intéressez vous à cet article (et n'hésitez pas à fournir votre opinion).

 

Sabrin engouffre une chipolata de façon peu classieuse puis relève que l'Equateur a accordé le statut de réfugié politique à Assange pour lui éviter d'atterrir, in fine, aux Etats-Unis. En effet en créant le site Wikileaks l'australien s'est exposé à des accusations d'espionnage en temps de guerre (plus de 250 000 télégrammes révélés au grand public), crime passible de la peine de mort. Si la Suède décide de le remettre aux Etats-Unis il risque d'apporter une contribution létale au droit américain et à l'activité des tribunaux militaires. À l'inverse le statut de réfugié lui permettra de se… réfugier (…) en Equateur et d'être à l'abri de ces poursuites. Pour un temps...

 

Sauf que cela suppose préalablement de le mettre dans l'avion pour Quito.

 

Ma chère et tendre Lucie suggère qu'Assange soit planqué dans une valise diplomatique un peu plus grosse que d'habitude, qu'il soit expédié à l'aéroport et hop! Les britanniques ne pourront pas l'ouvrir. Inviolabilité totale de communication!

 

Jeanne lui répond avec pertinence qu'on ne peut mettre que des documents et certains objets dans la valise, que même si ce n'était pas le problème il faudrait bien en sortir Assange pour le faire monter dans l'avion. Sans compter que les policiers britanniques sont postés nuit et jour devant l'ambassade, il n'y aura donc pas d'effet de surprise. Elle pense qu'il a davantage de chances de s'enfuir en jet-pack à condition de décoller d'une fenêtre et de faire la traversée de l'avenue avant que les policiers ne comprennent quoi que ce soit. Il pourra alors se rendre sur le toit de Harrod's où se trouve encore l'héliport désaffecté de Mohammed Al Fayed (véridique).

Sabrin trouve l'idée intéressante et demande combien coûte un jet-pack. Les autres collègues sortent leurs smartphones pour vérifier.

 

Je leur réponds qu'on ne dupera pas ainsi la nation qui a engendré James Bond, Harry Potter ("Et les Spice Girls!" ajoute Raoul avec virilité). Assange a sans doute plus de chance d'en réchapper en restant là où il est. Mine de rien le ladre est nourri, logé et s'est même fait installer une douche. Le tout gratuitement! C'est une technique qui nécessite beaucoup de patience et une certaine entente avec le personnel diplomatique mais les britanniques vont y réfléchir à deux fois avant de lancer un assaut sur l'ambassade. Dans ce cas il peut espérer occuper l'ambassade quelques mois. Il y a jurisprudence après tout.

 

Jonathan ricane. Il indique qu'en cherchant le prix d'un jet-pack il a constaté que l'Equateur avait déjà rassemblé les membres de l'Organisation des Etats Américains pour attirer leur attention sur les menaces proférées par le Royaume-Uni et les avertir qu'il était prêt à saisir la CIJ en cas de violation du droit international.

 

Sabrin : Tu m'étonnes que les Etats-Unis aient affirmé qu'ils n'étaient pas mêlés à cette affaire. Ca prend une tournure diplomatique très délicate… En même temps si les Brits décident de rompre les relations diplomatiques avec l'Equateur ils pourront régler le problème : le personnel sera chassé, l'ambassade fermée et Assange capturé.

Jeanne : Ouiiii… ce n'est pas comme si le Royaume-Uni n'avait pas suffisamment d'ennemis en Amérique du Sud… La rupture des relations diplomatiques est un acte grave, elle ne peut pas être déclenchée à la légère!

Raoul : Donc… ça va finir comment? L'Equateur va se lasser et remettre Assange aux britanniques ou le garder dans ses locaux?

 

Je hausse les épaules, à court de réponse et de stratégies de fuite. À ce stade, seul Batman pourrait faire sortir Assange de l'ambassade et mettre un terme à la crise diplomatique bourgeonnante sans qu'aucun Etat ne soit compromis. Et on ne peut pas poursuivre Batman devant la CIJ… 

 

Affaire à suivre, mais que le Royaume-Uni n'oublie pas son indignation le 29 novembre dernier face à l'attaque par les iraniens de son ambassade à Téhéran.

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